
Le Maroc se retrouve au cœur d’un nouveau débat européen sur l’avenir de l’industrie automobile et les règles relatives au contenu local. L’Association nationale de la filière automobile italienne (Anfia), présidée par Roberto Vavassori, demande à Bruxelles de ne pas considérer comme « européennes » les pièces fabriquées au Maroc, en Turquie ou en Algérie, malgré les accords commerciaux qui lient ces pays à l’Union européenne.
Cette position intervient alors que les échanges automobiles entre l’Italie et le Maroc connaissent une forte progression. Au premier trimestre 2026, les exportations italiennes de produits automobiles vers le Royaume ont atteint 75,4 millions d’euros, soit environ 817 millions de dirhams, en hausse de 176,1 % sur un an. La progression est encore plus marquée pour les pièces et accessoires automobiles.
L’Anfia veut durcir les règles d’origine
L’organisation professionnelle italienne entend peser sur la future réglementation européenne relative au contenu local. Le principal texte concerné est l’Industrial Accelerator Act, présenté par la Commission européenne le 4 mars.
Le dispositif vise notamment à renforcer la préférence accordée aux productions réalisées au sein de l’Union européenne dans les marchés publics, les aides et certains investissements soutenus par les fonds européens. Dans le secteur automobile, cette orientation répond également à la volonté de Bruxelles de préserver davantage de valeur ajoutée industrielle européenne face à la progression des constructeurs et équipementiers chinois.
L’Anfia réclame que la dernière transformation substantielle des composants soit réalisée sur le territoire de l’Union européenne. L’association propose également qu’au moins 70 % de la valeur départ usine, hors batterie, puisse être rattachée à l’UE pour qu’un composant puisse bénéficier du traitement préférentiel.
Le Maroc est explicitement cité parmi les pays dont les produits ne devraient pas être assimilés au contenu européen.
Le Maroc devenu un concurrent industriel
Pour Roberto Vavassori, le risque est de voir une partie des commandes européennes se déplacer vers des pays proches du marché communautaire au détriment des équipementiers installés dans l’UE.
Le Maroc se retrouve directement concerné par cette inquiétude. Sa proximité géographique avec l’Europe, ses accords commerciaux avec l’UE et surtout le développement rapide de son industrie automobile en ont fait une plateforme industrielle majeure pour les constructeurs et équipementiers internationaux.
La filière marocaine exporte aujourd’hui d’importants volumes de véhicules et de composants vers le marché européen. Cette intégration croissante dans les chaînes de valeur européennes transforme donc le Royaume en concurrent pour certains sites industriels européens, tout en faisant du Maroc un partenaire commercial pour les entreprises du continent.
Les exportations italiennes vers le Maroc bondissent
Les statistiques commerciales italiennes illustrent précisément cette interdépendance. Selon les données de l’Agence italienne pour le commerce extérieur (ICE), basées sur les statistiques de l’Istat, les exportations italiennes de véhicules, remorques et semi-remorques vers le Maroc ont atteint 75,4 millions d’euros au premier trimestre 2026, contre 27,3 millions un an auparavant.
Les ventes de véhicules automobiles représentent 39,9 millions d’euros, contre 15,1 millions sur la même période de 2025, soit une progression de 165,1 %.
La hausse est encore plus spectaculaire pour les pièces et accessoires automobiles. Les exportations italiennes dans cette catégorie sont passées de 10,7 millions à 33,7 millions d’euros, soit environ 366 millions de dirhams et une croissance de 216,1 % en un an.
Ces chiffres montrent que le développement de l’industrie automobile marocaine ne se traduit pas uniquement par une concurrence avec les producteurs européens. Le Royaume constitue également un marché en croissance pour les véhicules, composants et équipements fabriqués en Italie.
L’Italie continue pourtant d’importer massivement du Maroc
Le déséquilibre des échanges souligne davantage encore cette relation industrielle à double sens. Au premier trimestre 2026, les importations italiennes de produits automobiles en provenance du Maroc ont atteint 250,3 millions d’euros, soit environ 2,71 milliards de dirhams.
Les véhicules représentent 206,1 millions d’euros, tandis que les pièces et accessoires atteignent 44,1 millions d’euros, soit près de 478 millions de dirhams. Cette dernière catégorie affiche une progression de 42,1 % sur un an.
Sur l’ensemble des produits automobiles, le déficit commercial italien vis-à-vis du Maroc s’établit ainsi à près de 175 millions d’euros au premier trimestre.
La progression simultanée des exportations italiennes vers le Royaume et des importations en provenance du Maroc montre donc une chaîne de valeur de plus en plus intégrée, dans laquelle les deux marchés sont à la fois fournisseurs, clients et concurrents.
Une bataille autour de la définition du « contenu européen »
La demande de l’Anfia prend dans ce contexte une dimension stratégique. L’association ne cherche pas à remettre en cause les échanges commerciaux avec le Maroc, mais à empêcher que les composants produits dans le Royaume bénéficient automatiquement du statut de contenu européen dans le cadre des futures politiques industrielles de l’UE.
C’est précisément cette question qui pourrait devenir déterminante pour les équipementiers marocains. Le Royaume est intégré aux chaînes de production de plusieurs constructeurs européens, tout en développant progressivement une base industrielle capable de produire localement une part croissante des composants destinés à l’exportation.
Le futur cadre européen devra donc déterminer jusqu’où peut aller la notion de « contenu européen » lorsqu’une pièce est fabriquée dans un pays voisin bénéficiant d’un accord commercial avec l’UE.
Le Maroc face à un nouvel enjeu industriel
Pour l’industrie automobile marocaine, le débat européen dépasse ainsi la seule question commerciale. Un durcissement des critères d’origine pourrait influencer les décisions d’investissement, l’organisation des chaînes d’approvisionnement et la localisation de certaines productions destinées au marché européen.
La situation révèle également une contradiction : alors que certaines organisations industrielles européennes souhaitent limiter la reconnaissance du contenu fabriqué au Maroc, les entreprises européennes continuent elles-mêmes à fournir le marché marocain en véhicules, pièces et équipements.
Le Royaume se trouve donc dans une position particulière, à la fois plateforme industrielle intégrée à l’Europe, marché pour les équipementiers européens et concurrent de certains sites de production communautaires.
La bataille engagée autour de l’Industrial Accelerator Act pourrait ainsi constituer un nouveau test pour le modèle industriel marocain. La définition des critères de contenu local sera déterminante pour savoir si l’intégration actuelle des chaînes automobiles entre le Maroc et l’Europe continuera de progresser ou si de nouvelles barrières réglementaires viendront en limiter les effets.





















