
Une analyse de la société de renseignement maritime Windward, publiée vendredi 4 septembre, met en lumière un circuit maritime inhabituel reliant plusieurs ports européens à la Russie via le complexe portuaire marocain de Tanger Med. Près d’un million de barils d’essence auraient ainsi transité par le Maroc en juin et juillet avant de prendre la direction de ports russes, tandis qu’environ 500 000 barils supplémentaires étaient encore en mer au moment de l’analyse.
Les données de navigation de Windward, croisées avec les informations commerciales de Vortexa, font apparaître un schéma de stockage et de réexportation qui soulève des questions sur la traçabilité des produits pétroliers dans le contexte des sanctions visant les exportations russes.
Près d’un million de barils arrivés depuis l’Europe
Au cœur de ce dispositif figure une importante installation de stockage située à Tanger Med. Celle-ci compte 19 réservoirs, pour une capacité totale estimée à 3,35 millions de barils.
Entre janvier et août 2026, l’installation aurait reçu près d’un million de barils d’essence transportés par neuf pétroliers. Les cargaisons avaient été chargées en Espagne, aux Pays-Bas, à Chypre, en Italie et au Royaume-Uni, selon les données analysées par Windward.
Les mouvements observés à la sortie du terminal présentent toutefois une évolution particulièrement notable. Trois pétroliers ont quitté Tanger Med en juin et juillet avec environ un million de barils d’essence à destination de ports russes situés dans l’Arctique et en mer Baltique. Quelque 500 000 barils supplémentaires avaient également quitté le terminal pour la Russie et se trouvaient encore en mer lors du relevé.
Le dernier envoi identifié vers une autre destination remontait à mai, avec environ 260 000 barils expédiés vers l’Espagne.
La Russie devient la principale destination des cargaisons
Selon Windward, le caractère inhabituel de ces mouvements tient surtout à leur destination finale. Après l’expédition vers l’Espagne en mai, aucune autre destination n’aurait reçu de cargaison d’essence finie depuis cette installation au cours de la période étudiée.
Dans le même temps, aucun pays situé en dehors de l’Union européenne et du Royaume-Uni n’aurait fourni d’essence finie à cette installation depuis le début de 2026.
Les données historiques de Vortexa, disponibles depuis 2016, présentent ces mouvements comme les premiers envois d’essence du Maroc vers la Russie recensés dans ses séries.
Les volumes expédiés vers la Russie depuis juin dépassent néanmoins les volumes d’essence arrivés depuis l’Europe et le Royaume-Uni que Windward a pu retracer depuis janvier. Cette différence pourrait notamment s’expliquer par l’utilisation de stocks constitués auparavant ainsi que par des opérations de mélange réalisées au niveau du terminal.
Windward estime que ces opérations peuvent contribuer à complexifier la traçabilité de l’origine des cargaisons. Il n’est donc pas possible d’établir une correspondance directe entre chaque navire ayant livré de l’essence au terminal et ceux ayant ensuite quitté Tanger Med vers la Russie.
Des besoins russes en carburants en forte hausse
Ces mouvements interviennent alors que les importations russes de carburants ont fortement progressé au cours de l’été.
Windward estime les importations russes d’essence, de gazole et de produits apparentés à 3,85 millions de barils en juillet et août, dont environ 500 000 barils en juillet et 3,4 millions en août.
L’essence et les composants utilisés dans sa fabrication représenteraient à eux seuls environ 3,1 millions de barils. Cette progression intervient dans un contexte de perturbations répétées du raffinage russe, notamment après plusieurs frappes ukrainiennes visant des infrastructures pétrolières.
Les quelque 1,5 million de barils partis de Tanger Med ou encore en route vers la Russie représentent donc un volume significatif au regard de ces nouveaux besoins. Windward souligne toutefois que cette comparaison doit être interprétée avec prudence, les périodes analysées ne coïncidant pas exactement et la catégorie de 3,1 millions de barils comprenant également des composants destinés au mélange de l’essence.
Tanger Med au cœur d’une inversion des flux
L’un des éléments les plus marquants de l’analyse concerne l’évolution du sens des échanges. Selon Windward, « seule la direction a changé ».
Entre 2023 et 2025, du gazole russe avait été livré à cette même installation de Tanger Med avant d’être réexporté vers des ports méditerranéens européens après son passage par le Maroc.
En 2026, le schéma observé semble s’être inversé. Des produits pétroliers chargés en Europe occidentale et au Royaume-Uni transitent désormais par l’installation marocaine avant de prendre la direction de la Russie.
Cette évolution illustre le rôle que peuvent jouer les infrastructures de stockage et de mélange situées dans des pays tiers dans la recomposition des chaînes d’approvisionnement énergétiques depuis l’instauration des sanctions contre la Russie.
La question de la traçabilité au centre des interrogations
Les données présentées par Windward ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une violation des sanctions européennes ou britanniques.
Les régimes de sanctions prennent notamment en compte l’origine du produit, son lieu de raffinage, sa nature, les opérateurs impliqués ainsi que les services fournis à chaque étape de la chaîne logistique.
L’analyse établit avant tout une succession de mouvements maritimes et commerciaux : des cargaisons d’essence arrivent depuis l’Union européenne et le Royaume-Uni à Tanger Med, sont stockées ou potentiellement mélangées, puis certains volumes repartent vers la Russie.
La principale interrogation concerne donc la traçabilité en amont. Windward souligne que des négociants, propriétaires de cargaisons, opérateurs de stockage ou assureurs européens et britanniques peuvent voir des produits transiter par des installations de mélange situées dans des pays tiers avant de réapparaître dans des ports russes.
Le cas de Tanger Med illustre ainsi la complexité croissante des chaînes pétrolières internationales depuis les sanctions contre la Russie et les perturbations affectant son secteur du raffinage. Dans le schéma identifié par Windward, le Maroc apparaît comme une étape intermédiaire de stockage, de mélange et de réexportation, et non comme l’origine du carburant. Les cargaisons d’essence finie reçues depuis le début de l’année provenaient exclusivement de l’Union européenne et du Royaume-Uni, tandis que la Russie est devenue, depuis juin, la principale destination des volumes identifiés à la sortie de l’installation.





















