
Après plusieurs années de tensions commerciales autour des engrais phosphatés marocains, OCP et la coopérative agricole américaine CHS franchissent une nouvelle étape avec la création d’une coentreprise destinée à produire des engrais phosphatés aux États-Unis.
Annoncé le 26 août à Waggaman, en Louisiane, le projet représente un investissement pouvant atteindre 450 millions de dollars, soit environ 4,16 milliards de dirhams. La future installation devrait disposer d’une capacité supérieure à un million de tonnes d’engrais phosphatés par an.
Le projet marque un changement important dans les relations entre le Maroc et les États-Unis dans le secteur des fertilisants. Après plusieurs années de procédures douanières et judiciaires, le groupe marocain devient désormais un partenaire industriel de premier plan pour renforcer l’approvisionnement du marché agricole américain.
Une usine américaine alimentée par l’acide phosphorique marocain
Le modèle industriel retenu repose sur une complémentarité entre les deux partenaires.
OCP fournira depuis le Maroc l’acide phosphorique, tandis que l’installation américaine utilisera l’ammoniac disponible sur le site de Waggaman pour fabriquer des phosphates d’ammonium destinés directement au marché agricole américain.
La partie amont de la chaîne de valeur restera donc largement localisée au Maroc, notamment la production de la matière première phosphatée et la transformation en acide phosphorique.
Aux États-Unis seront principalement réalisées les opérations de granulation, de conditionnement et de commercialisation des engrais.
Les partenaires prévoient de lancer la construction au premier ou au deuxième trimestre 2027, sous réserve des autorisations nécessaires. La mise en service est envisagée entre la fin de 2028 et le début de 2029.
Le Maroc détient près de 68 % des réserves mondiales de phosphates
La place du Maroc dans ce projet s’explique d’abord par ses ressources considérables en phosphates.
Selon les données de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS) publiées en février, le Royaume dispose d’environ 50 milliards de tonnes de réserves de phosphate, sur un total mondial estimé à 73 milliards de tonnes.
Le Maroc concentrerait ainsi près de 68 % des réserves mondiales.
En 2025, le pays a produit environ 36 millions de tonnes de roche phosphatée marchande, se classant derrière la Chine, dont la production a atteint 110 millions de tonnes, mais devant les États-Unis avec 20 millions de tonnes.
La demande mondiale reste par ailleurs soutenue. La consommation de P₂O₅ contenu dans les engrais a atteint 47,8 millions de tonnes en 2025 et devrait approcher 51,5 millions de tonnes en 2029.
Washington a d’ailleurs inscrit la roche phosphatée sur sa liste officielle des minéraux critiques en novembre 2025.
Pourquoi Waggaman a été choisi
Le choix de la Louisiane répond également à une logique industrielle et logistique.
La future usine sera implantée au Cornerstone Energy Park, un site industriel bénéficiant d’un accès direct au Mississippi. Le parc dispose notamment d’une importante façade fluviale et se trouve à proximité d’infrastructures déjà dédiées à la production d’engrais et de produits chimiques.
Le site accueille notamment une unité d’ammoniac exploitée par CF Industries, un élément particulièrement important pour le projet OCP-CHS puisque l’ammoniac constitue l’un des intrants nécessaires à la fabrication des phosphates d’ammonium.
La localisation offre également un accès direct aux réseaux fluviaux permettant d’acheminer les produits vers les grandes régions agricoles américaines, notamment le Midwest.
OCP se rapproche du marché américain après cinq ans de tensions douanières
Le projet intervient après une longue période de différends commerciaux entre OCP et les États-Unis.
En 2021, à la suite d’une plainte du producteur américain Mosaic, Washington avait imposé des droits sur certains engrais phosphatés marocains.
Le taux de ces droits a ensuite évolué au fil des procédures et des réexamens. En décembre 2025, la Cour du commerce international des États-Unis avait ramené le droit à 2,11 %, avant que le gouvernement américain ne renonce à son appel en mars 2026.
Parallèlement, une proclamation présidentielle publiée le 29 juin 2026 a suspendu temporairement, pour huit mois, les droits antidumping et compensateurs visant les engrais phosphatés marocains.
Cette suspension doit toutefois arriver à échéance en février 2027.
Dans ce contexte, produire directement aux États-Unis permet à OCP et CHS de rapprocher la production du marché final et de réduire l’exposition du projet aux mécanismes douaniers appliqués aux importations.
Une aide américaine sollicitée pour renforcer la production locale
La coentreprise cherche également à bénéficier du soutien financier prévu par Washington pour développer la production nationale d’engrais.
OCP et CHS ont déposé une demande dans le cadre du programme Fertilizer Investment & Expansion for Long-term Domestic Supply, doté de 500 millions de dollars par le département américain de l’Agriculture.
Le dispositif prévoit des aides comprises entre 15 et 150 millions de dollars, avec un apport financier complémentaire obligatoire de la part des bénéficiaires.
Le programme cible notamment les projets permettant de diversifier l’approvisionnement américain et de développer des capacités de production sur le territoire national.
Le projet de Waggaman répond précisément à cette logique en combinant une matière première marocaine avec une transformation industrielle réalisée aux États-Unis.
Jusqu’à 924 emplois directs et dans les services
Le projet devrait générer environ 60 emplois permanents une fois l’usine opérationnelle.
La phase de construction pourrait, quant à elle, mobiliser près de 500 travailleurs.
Les partenaires avancent également un total de 924 emplois directs et de services associés au projet.
Au-delà de l’emploi, l’enjeu principal reste cependant la sécurisation de l’approvisionnement en engrais phosphatés pour les agriculteurs américains.
Les États-Unis dépendent encore largement des importations pour répondre à leurs besoins en fertilisants phosphatés, dans un contexte marqué par les tensions commerciales, les restrictions à l’exportation et les perturbations des chaînes logistiques internationales.
Une nouvelle étape dans la stratégie internationale d’OCP
Pour OCP, le projet américain représente plus qu’une simple implantation industrielle.
Le groupe conserve la maîtrise d’une partie stratégique de la chaîne de valeur au Maroc, notamment grâce à l’accès aux réserves de phosphate et aux capacités de production d’acide phosphorique, tout en développant aux États-Unis une capacité de transformation au plus près des agriculteurs.
Cette organisation permet au groupe marocain de renforcer sa présence sur un marché agricole majeur tout en répondant aux priorités américaines de sécurisation de l’approvisionnement.
Après plusieurs années de différends commerciaux, la relation entre OCP et les États-Unis semble ainsi évoluer vers un modèle davantage fondé sur l’investissement, la production locale et la coopération industrielle.
Le projet de Waggaman pourrait ainsi constituer un tournant majeur pour l’industrie américaine des engrais et confirmer, dans le même temps, la place stratégique du Maroc dans la chaîne mondiale des fertilisants.





















