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Les barrages marocains, nouvelle frontière du solaire flottant

Une étude nationale inédite révèle que couvrir seulement 1 % de la surface des retenues d’eau suffira à produire une électricité significative — et à économiser près d’un milliard de mètres cubes d’eau par an.

Par un matin d’été sur le barrage Al Wahda, dans la province d’Ouezzane, le soleil tape fort. Le lac de retenue scintille, mais cette lumière ne fait pas que briller : elle s’évapore. Des millions de mètres cubes d’eau disparaissent chaque année dans l’air sec du Maroc, sans bruit, sans que personne n’y prête vraiment attention. Des chercheurs de l’Université Sidi Mohammed Ben Abdellah de Fès ont décidé d’y mettre un chiffre — et de proposer une solution.

Publiée en mai 2026 dans la revue npj Clean Energy, leur étude est la première à évaluer, à l’échelle nationale, le potentiel des systèmes photovoltaïques flottants (FPV) sur 58 barrages marocains. Le constat est saisissant : ces infrastructures, déjà existantes, pourraient devenir l’un des piliers de la transition énergétique du Royaume.

Un million de mètres cubes perdus chaque année

Le Maroc possède environ 152 grands barrages, pour une capacité totale de 19,9 milliards de mètres cubes. Ces réservoirs sont stratégiques — eau potable, irrigation, hydroélectricité — mais ils souffrent en silence. L’évaporation, aggravée par des étés de plus en plus chauds et des pluies en recul, représente une perte colossale.

Les chercheurs ont estimé cette perte à 909 millions de mètres cubes par an pour les 58 barrages étudiés, soit une surface totale de 433 kilomètres carrés. En juillet, le pic atteint 108 millions de mètres cubes perdus en un seul mois. Le barrage Al Wahda, le plus grand du pays, est le plus touché : il perd à lui seul près de 184 millions de mètres cubes par an.

Or, installer des panneaux solaires flottants sur ces retenues permet de faire d’une pierre deux coups : produire de l’électricité verte et réduire l’évaporation, en ombrageant la surface de l’eau. Des expériences menées en Espagne, en Jordanie et en Inde l’ont déjà prouvé — avec des réductions d’évaporation allant de 25 % à 60 % selon le taux de couverture.

40 % de couverture pour 100 % des besoins électriques

Le chiffre qui frappe le plus dans cette étude : couvrir 40 % de la surface totale des barrages marocains suffirait à produire l’équivalent de la totalité de la consommation électrique nationale — soit 42,38 TWh en 2023, selon le ministère de l’Énergie.

Mais les chercheurs ne préconisent pas de se lancer immédiatement dans une couverture massive. Ils montrent qu’avec seulement 1 % de couverture, les installations FPV produiraient déjà des quantités d’électricité significatives, contribuant au réseau national à un coût maîtrisé. « Même une installation à petite échelle peut avoir un impact considérable », soulignent-ils.

Les panneaux retenus dans l’étude sont des cellules polycristallines à 16 % de rendement, choisies pour leur rapport qualité-prix et leur adaptabilité aux grandes surfaces. Un avantage supplémentaire : le contact avec l’eau refroidit naturellement les panneaux, améliorant leur efficacité de 1,5 à 2 % par rapport à une installation au sol — un gain non négligeable sous le soleil marocain.

L’angle qui change tout

L’étude s’est également penchée sur un détail technique aux conséquences bien réelles : l’angle d’inclinaison des panneaux. Théoriquement, un angle de 31 degrés maximise la production d’énergie solaire au Maroc. Mais les chercheurs privilégient 11 degrés pour les calculs pratiques.

La raison est double : à faible inclinaison, les panneaux ombragent mieux la surface de l’eau (moins d’évaporation) et les structures flottantes sont plus stables, donc moins coûteuses à construire et à entretenir. La différence de production entre 11° et 21° est jugée « minimale » — un compromis raisonnable entre performance énergétique et conservation de l’eau.

Retour sur investissement en moins de 10 ans

Côté finances, l’étude compare deux technologies de plateformes flottantes : Ciel & Terre (C&T), société française leader mondial du secteur, et Solaris Synergy, start-up israélienne. Les coûts d’un projet FPV comprennent les modules solaires (0,22 USD/Wc), les onduleurs, le câblage, le génie civil et la maintenance.

Le verdict : la solution Solaris Synergy présente le meilleur rapport coût-capital total, avec un coût de flotteurs deux fois moins élevé que C&T (0,10 contre 0,20 USD/Wc). Les projections financières indiquent un retour sur investissement en moins de 10 ans, en tenant compte des coûts de maintenance estimés à 10 % des dépenses en capital sur la durée de vie des installations.

Les auteurs nuancent toutefois : ces projections restent sensibles aux coûts d’exploitation — mal documentés dans la littérature actuelle — et aux prix de vente de l’électricité.

Le Maroc déjà dans la course

Le Royaume n’attend pas. Un premier prototype FPV a été installé à Sidi Slimane (360 kW), premier du genre en Afrique. Un projet de 13 MW est en cours sur le barrage d’Oued Rmel à Tanger, qui devrait couvrir 14 % des besoins énergétiques du complexe portuaire Tanger-Med.

Ces initiatives restaient jusqu’ici isolées, sans vision d’ensemble. C’est précisément le vide que comble cette étude : en cartographiant pour la première fois les 58 barrages à l’échelle nationale, elle fournit aux décideurs marocains une base de données inédite pour planifier des déploiements FPV cohérents avec les objectifs du pays — 52 % d’énergies renouvelables d’ici 2030.

Des défis à ne pas occulter

Les chercheurs sont honnêtes sur les limites de leur travail. Les données sur les profondeurs des barrages — cruciales pour concevoir les systèmes d’ancrage — manquaient. L’impact des sécheresses prolongées, un risque bien réel au Maroc, n’a pas pu être modélisé. Et la production FPV reste soumise aux aléas météorologiques : nuages, variations saisonnières.

Pour stabiliser l’approvisionnement, l’étude évoque deux pistes : le stockage par pompage hydraulique (réinjecter l’eau dans le barrage aux heures creuses pour la turbiner en pointe) et le hydrogène vert, produit par électrolyse grâce au surplus solaire. Deux technologies qui font l’objet d’un intérêt croissant au Maroc.

Une équation eau-énergie à résoudre d’urgence

Dans un pays qui fait face simultanément au stress hydrique et à une demande électrique en forte croissance, le photovoltaïque flottant n’est pas une fantaisie technologique. C’est une réponse concrète à deux crises qui se nourrissent l’une de l’autre.

Moins d’évaporation, c’est plus d’eau disponible pour l’agriculture et la consommation. Plus d’électricité solaire, c’est moins de dépendance aux importations d’hydrocarbures. Et les infrastructures — les barrages — existent déjà. Il ne manque que la volonté politique et les financements pour passer à l’échelle.

Comme le résument les chercheurs : « Couvrir seulement 1 % de la surface totale des barrages surveillés pourrait apporter une contribution substantielle aux besoins énergétiques du Maroc, avec un retour sur investissement rapide. » Un pour cent. Le reste n’est qu’une question de temps.

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