Politique

Politique

Riyad Mezzour et la leçon de la diaspora : quand le langage politique dérape

Dans la communication politique, les mots ne sont jamais neutres. Ils construisent des ponts… ou creusent des fossés. Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Riyad Mezzour, l’apprend aujourd’hui à ses dépens. Une intervention qui se voulait sans doute volontariste pour promouvoir l’investissement industriel s’est transformée, en quelques heures, en polémique nationale autour du ton adopté à l’égard des Marocains résidant à l’étranger.
La séquence est révélatrice d’un phénomène plus large : à l’ère des réseaux sociaux, la communication gouvernementale ne se mesure plus seulement au contenu d’un discours, mais à sa tonalité, à sa charge symbolique et à la perception qu’en ont les publics concernés. Or, dans ce cas précis, beaucoup ont cru entendre dans les propos du ministre une forme de reproche adressé à la diaspora pour son supposé manque d’engagement économique au Maroc.
Le problème est que la relation entre l’État marocain et sa diaspora est tout sauf une relation ordinaire. Les Marocains du monde ne constituent pas seulement une communauté expatriée ; ils forment l’une des colonnes économiques et sociales du pays. Leurs transferts financiers représentent chaque année des milliards de dirhams et figurent parmi les principales sources de devises du royaume. Mais leur contribution ne se résume pas à ces flux financiers : elle s’inscrit aussi dans une dynamique affective, culturelle et symbolique qui dépasse largement la logique économique.
C’est précisément ce lien que certains observateurs estiment avoir été fragilisé par la sortie du ministre. Car lorsqu’un responsable public semble demander des comptes à une diaspora qui, depuis des décennies, soutient l’économie nationale et se mobilise lors des crises, le message peut rapidement être perçu comme une forme d’ingratitude institutionnelle.
Les souvenirs récents sont encore vivaces. Pendant la pandémie de COVID-19, comme après le Séisme d’Al Haouz 2023, les Marocains établis à l’étranger ont démontré une solidarité remarquable, mobilisant réseaux associatifs et ressources financières pour soutenir leur pays d’origine. Dans ce contexte, tout discours susceptible de donner l’impression que leur engagement est insuffisant touche une corde sensible.
Mais l’affaire dépasse la seule question d’un faux pas rhétorique. Elle révèle une tension structurelle dans la manière dont les pouvoirs publics envisagent la diaspora : entre reconnaissance symbolique et attente économique. Depuis plusieurs années, le Maroc cherche à transformer l’épargne et les compétences des expatriés en investissements productifs capables de renforcer la souveraineté industrielle du pays. L’objectif est légitime. Encore faut-il que l’appel à contribution ne se transforme pas en injonction.
Car la diaspora marocaine a profondément changé. Elle n’est plus seulement composée de travailleurs migrants envoyant des remises familiales. Une nouvelle génération d’entrepreneurs, d’ingénieurs et d’investisseurs émerge à l’international. Cette génération raisonne en termes d’écosystèmes, de climat des affaires et de sécurité juridique. Elle ne répond pas aux appels au patriotisme économique si ceux-ci ne s’accompagnent pas de réformes concrètes.
Dans ce contexte, la polémique autour de Riyad Mezzour agit comme un révélateur. Elle rappelle qu’en matière de relation avec la diaspora, la pédagogie et la reconnaissance comptent autant que les incitations économiques. Elle souligne aussi une réalité politique : dans un monde hyperconnecté, la diaspora constitue désormais une opinion publique à part entière, capable d’influencer l’image et la crédibilité des responsables politiques.
Reste maintenant à savoir si cet épisode restera un simple incident de communication ou s’il ouvrira un débat plus large sur la place des Marocains du monde dans la stratégie économique du pays. Car une chose est certaine : la souveraineté industrielle que le Maroc ambitionne de bâtir ne pourra se consolider sans un pacte de confiance solide avec sa diaspora.
Et ce pacte commence toujours par un principe simple : la considération.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 + 16 =