Décarbonation maritime: les ports marocains face à un tournant stratégique
Le transport maritime, responsable d’environ 2,9% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, est appelé à engager une transformation profonde sous l’impulsion de l’Organisation maritime internationale (OMI), qui vise la neutralité carbone du secteur à l’horizon 2050. Dans ce contexte, une étude réalisée conjointement par Deep Blue et l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (IRESEN) analyse les défis et les opportunités qui attendent le Maroc face au futur Cadre Zéro émission nette (Net-Zero Framework).
Le projet d’amendements actuellement examiné par l’OMI prévoit notamment la création d’une nouvelle zone de contrôle des émissions dans l’Atlantique Nord-Est, un accès élargi aux données de consommation des navires et l’instauration d’un mécanisme mondial destiné à réduire progressivement l’empreinte carbone du transport maritime.
Pour le Maroc, l’enjeu est majeur. Le Royaume occupe une position particulière puisqu’il agit à la fois comme État du pavillon pour les navires enregistrés sous registre national et comme État portuaire accueillant chaque année des milliers de navires étrangers. Cette double responsabilité l’expose directement aux évolutions réglementaires internationales.
Toutefois, Rabat avait exprimé ses réserves lors du vote du 11 avril 2025 à l’OMI en s’opposant au projet d’amendements, estimant que certains mécanismes de tarification carbone risquaient de pénaliser les économies en développement. La décision finale reste néanmoins suspendue à un nouveau vote des États membres prévu en octobre 2026.
L’étude souligne également un contraste important: alors que le Maroc s’est imposé comme une plateforme logistique maritime de premier plan, sa flotte marchande nationale demeure limitée. Plus de 90% du trafic transitant par les ports marocains est aujourd’hui assuré par des compagnies étrangères, tandis que la flotte nationale ne compte plus qu’une dizaine de navires marchands significatifs.
Dans ce contexte, les futures réglementations climatiques pourraient avoir un impact plus important sur la compétitivité des ports marocains que sur les armateurs nationaux. Cette question concerne particulièrement Tanger Med, principal hub maritime du Royaume, situé sur l’un des axes maritimes les plus fréquentés au monde avec près de 100.000 passages annuels dans le détroit de Gibraltar.
Selon l’étude, Tanger Med dispose d’une longueur d’avance dans sa transition énergétique. Le port fonctionne entièrement à l’électricité verte depuis janvier 2025 et dispose déjà d’infrastructures d’alimentation électrique à quai. Des projets liés à l’hydrogène vert et au développement des énergies renouvelables y sont également en cours, notamment dans le cadre de partenariats industriels internationaux.
À l’inverse, d’autres infrastructures portuaires nationales se trouvent encore à des stades moins avancés. Casablanca poursuit ses études de faisabilité sur les carburants alternatifs, Nador West Med développe progressivement ses capacités énergétiques, tandis que le port Dakhla Atlantique mise sur les carburants de synthèse dans une perspective à plus long terme.
L’étude met également en lumière une pression réglementaire croissante sur Tanger Med. Déjà concerné indirectement par les dispositifs européens de réduction des émissions, notamment le système européen d’échange de quotas d’émission (SEQE-UE) et le règlement FuelEU Maritime, le port pourrait également être soumis au futur cadre mondial de l’OMI à partir de 2028. Une telle superposition des réglementations transformerait profondément les conditions économiques du transport maritime international.
Les auteurs pointent par ailleurs certaines limites du cadre juridique national. Bien que la loi marocaine relative à la pollution marine existe, plusieurs mécanismes désormais essentiels dans la réglementation internationale ne disposent pas encore de textes d’application spécifiques. Cette situation pourrait compliquer l’adaptation du Royaume aux nouvelles exigences internationales.
L’étude identifie néanmoins une opportunité majeure à travers la création d’un Fonds Net-Zéro alimenté par les contributions des navires les plus émetteurs. Les ressources mobilisées devraient financer des infrastructures portuaires durables, le développement des carburants alternatifs, le transfert de technologies, la formation ou encore la modernisation des flottes.
Le Maroc figure parmi les bénéficiaires potentiels de ce mécanisme. Toutefois, les auteurs soulignent que les pays les moins avancés et les petits États insulaires bénéficieront d’une priorité dans l’attribution des financements. Le Royaume devra donc renforcer son positionnement au sein des négociations internationales afin de défendre ses intérêts et capter une part significative de ces ressources stratégiques.





















