Le Front national pour la sauvegarde de la raffinerie marocaine de pétrole (FNSS) relance le débat sur l’avenir de la Samir et la souveraineté énergétique du Maroc. Le collectif, qui rassemble des syndicats, des partis politiques et des associations, réclame la reprise des activités de raffinage et s’étonne que ce dossier ne figure pas dans le programme du nouveau gouvernement, alors que la raffinerie de Mohammedia est en liquidation judiciaire depuis 2016.
Cette mobilisation intervient huit mois après le rejet par la justice commerciale d’une offre émiratie de 3,5 milliards de dollars, soit environ 34,44 milliards de dirhams, portant sur les actifs de la société. L’absence de repreneur et les incertitudes entourant une éventuelle remise en service continuent ainsi d’alimenter les revendications en faveur de la relance de cet outil industriel stratégique.
Le FNSS remet la souveraineté énergétique au centre du débat
Réuni en bureau exécutif, le Front national pour la sauvegarde de la raffinerie marocaine de pétrole a annoncé son intention de poursuivre son plaidoyer avec les différentes forces vives du pays. Ses revendications portent notamment sur la souveraineté énergétique, la création de valeur ajoutée, la préservation de l’emploi et les droits des travailleurs.
Le collectif établit également un lien entre l’arrêt de la Samir et le niveau élevé des prix des carburants à la pompe. Depuis sa création, le 14 juillet 2018, il défend la remise en activité de la raffinerie comme un levier potentiel pour renforcer les capacités nationales de traitement du pétrole et réduire la dépendance du pays aux produits pétroliers raffinés importés.
Le FNSS déplore, dans ce contexte, que l’avenir de la Samir ne soit pas inscrit parmi les priorités du nouveau gouvernement. Pour ses membres, la poursuite de la liquidation sans solution industrielle durable maintient en suspens une question qui dépasse le seul devenir de l’entreprise.
La justice avait écarté une offre émiratie de 3,5 milliards de dollars
Le tribunal de commerce de Casablanca avait déclaré irrecevable, le vendredi 27 février, la proposition de MJM Investments Limited, une société d’investissement basée à Dubaï. Les juges avaient relevé l’absence d’un dossier complet et d’un engagement ferme et inconditionnel, ainsi que l’absence de calendrier contraignant pour la remise en service des installations.
Des courriers adressés au président du tribunal faisaient état d’une proposition d’environ 3,5 milliards de dollars pour acquérir les actifs de la raffinerie. Il s’agissait, selon les éléments communiqués, de l’offre la plus élevée soumise depuis le lancement des appels à la concurrence en 2017.
L’investisseur avait toutefois conditionné son engagement à deux exigences : un accès complet au site de Mohammedia et une expertise technique approfondie des unités de production, des capacités de stockage et des infrastructures. Cette démarche devait lui permettre d’évaluer l’état d’installations à l’arrêt depuis plus de dix ans et de chiffrer les travaux nécessaires à une remise en service respectant les normes industrielles et environnementales.
Des évaluations judiciaires nettement inférieures à l’offre annoncée
Le montant avancé par MJM Investments dépassait largement les estimations retenues dans la procédure judiciaire. Les experts mandatés par la justice avaient évalué l’ensemble des actifs de la Samir à 2,16 milliards de dollars, soit environ 21,25 milliards de dirhams. La valeur de la raffinerie seule était estimée à 1,49 milliard de dollars, l’équivalent de 14,66 milliards de dirhams.
Sur la base d’une expertise internationale, le juge-commissaire espérait une cession autour de 2,5 milliards de dollars, soit près de 24,6 milliards de dirhams. En février 2023, le tribunal de commerce de Casablanca avait relancé l’appel d’offres sur une base voisine de 2 milliards de dollars et recueilli quinze propositions.
Un expert du secteur énergétique a estimé que l’offre émiratie était disproportionnée au regard de la valeur d’un patrimoine amputé de certains actifs, cédés ou dépréciés depuis 2017. Une source proche du dossier a, pour sa part, qualifié la démarche de « bluff pur et simple », en mettant en cause l’absence de garanties financières suffisamment solides.
MJM Investments, un profil davantage tourné vers la finance et l’immobilier
Fondée en 2017 par l’investisseur émirati Musab Jassim, MJM Investments Limited se présente comme une société de capital-investissement spécialisée dans les montages financiers structurés, le financement mezzanine, les rachats avec effet de levier et le capital de croissance.
Son activité est principalement orientée vers l’immobilier aux Émirats arabes unis et en Turquie. L’entreprise revendique un portefeuille de 25 millions de dollars, soit environ 246 millions de dirhams. Son expérience déclarée se concentre ainsi sur la pierre et les opérations financières, plutôt que sur les activités industrielles liées au raffinage pétrolier.
Sa gouvernance comprend notamment le vice-président, le cheikh Adel Al-Qassimi, juriste émirati, le directeur financier Anindya Chattopadhyay, présenté comme un ancien banquier spécialisé en ingénierie financière, ainsi qu’Edwin Lee Am, administrateur issu de la banque d’affaires internationale.
L’investisseur met également en avant une plateforme dédiée aux infrastructures stratégiques au Maroc, développée avec Canmoro Data. Par ailleurs, la banque d’affaires britannique Barclays avait adressé une lettre de soutien indiquant qu’elle était disposée à étudier l’accompagnement et le financement de l’acquisition, potentiellement jusqu’à la totalité de son montant. Cet éventuel concours restait néanmoins soumis aux procédures internes de la banque, aux études de faisabilité, à l’analyse des risques et aux autorisations réglementaires nécessaires.
La proposition de nationalisation rejetée par la Chambre des conseillers
Le débat sur l’avenir de la Samir a également pris une dimension politique. Le 16 juin, la Chambre des conseillers a rejeté une proposition de loi visant à transférer les actifs de la raffinerie à l’État.
Les défenseurs du texte mettaient notamment en avant l’intérêt d’un outil public de raffinage pour renforcer les réserves nationales de carburants et assurer la régularité de l’approvisionnement. Le bureau politique du Parti du progrès et du socialisme (PPS) avait dénoncé ce vote le 23 juin, tout en critiquant le refus du gouvernement de plafonner les prix des carburants.
Le passif admis de la Samir dépasse 30 milliards de dirhams, dont plus de la moitié correspond à des créances publiques. Depuis 2016, la justice commerciale renouvelle tous les trois mois l’autorisation de poursuite d’activité de la société. Dans l’attente d’un éventuel repreneur, le syndic a obtenu le droit de tirer des revenus des capacités de stockage du site.
Près de dix ans de procédures sans solution définitive
Depuis les premiers appels à la concurrence, la justice a écarté une quinzaine de dossiers de reprise. Une vingtaine d’investisseurs étrangers s’étaient manifestés dès 2017, parmi lesquels le négociant suisse en matières premières Glencore et le fonds américain Carlyle. Les deux acteurs étaient associés dans une démarche visant à recouvrer environ 600 millions de dollars, soit près de 5,9 milliards de dirhams, de prêts accordés à la raffinerie avant sa faillite.
En 2019, la société Petroen avait présenté une offre de 24 milliards de dirhams, reposant sur la promesse d’une garantie bancaire de Canaccord Genuity, établie à Dubaï, dans les quinze jours suivant l’attribution.
Ces différentes tentatives n’ont toutefois pas permis de déboucher sur une reprise effective de l’activité de raffinage. La multiplication des offres, des évaluations et des procédures judiciaires illustre la complexité d’un dossier qui associe enjeux financiers, contraintes techniques et intérêts stratégiques nationaux.
La Samir, un outil industriel stratégique à l’arrêt depuis 2015
Fondée par l’État en 1959, la Samir avait été conçue pour traiter jusqu’à 200 000 barils de pétrole brut par jour, soit environ dix millions de tonnes par an. Ses installations disposent de deux millions de mètres cubes de capacités de stockage.
Avant l’interruption de sa production en août 2015, la raffinerie couvrait jusqu’à 65 % des besoins pétroliers du Maroc. Son arrêt est intervenu dans un contexte d’endettement proche de 40 milliards de dirhams. Le tribunal de commerce de Casablanca a prononcé sa liquidation judiciaire le 21 mars 2016.
Privatisée en 1997, la société était passée sous le contrôle de Corral Morocco Holdings, la holding de l’homme d’affaires saoudien Mohammed Al-Amoudi, à hauteur de 67,27 %, pour un montant d’environ quatre milliards de dirhams. L’homme d’affaires avait ensuite réclamé 2,7 milliards de dollars de dédommagement à l’État marocain.
En juillet 2024, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), rattaché à la Banque mondiale, a rejeté l’essentiel des demandes de Corral.
Aujourd’hui, l’avenir de la Samir reste suspendu à une solution capable de concilier la valeur des actifs, les exigences de financement, le coût de la remise en état et les objectifs de politique énergétique. La nouvelle mobilisation du FNSS remet ainsi la question du raffinage national au cœur du débat sur la sécurité d’approvisionnement du Maroc, sans qu’une décision définitive de reprise ou de nationalisation ait été annoncée dans les éléments disponibles.
