Une étude scientifique publiée le 15 octobre 2026 dans la revue E3S Web of Conferences examine la faisabilité technique et économique d’une filière d’hydrogène vert reliant Aïn Bni Mathar, dans la région de l’Oriental, au complexe portuaire de Nador West Med. Le modèle étudié repose sur l’exploitation de l’énergie solaire photovoltaïque et le recours à l’eau de mer, avec l’objectif d’associer les ressources énergétiques de l’intérieur des terres aux infrastructures industrielles et portuaires de la Méditerranée.
Un modèle énergétique reliant l’Oriental à la Méditerranée
L’étude, publiée par EDP Sciences, a été réalisée par les chercheurs Mostafa Chouitar, Alae Azouzoute, Mohammed Benhaddou, Khadija Mesmar, Dris Bahia et Salah Daoudi. Elle porte sur une configuration hybride destinée à produire de l’hydrogène vert dans le nord-est du Maroc, en combinant les conditions d’ensoleillement des hauts plateaux de l’Oriental avec l’accès à l’eau de mer sur le littoral méditerranéen.
Le dispositif envisagé repose sur plusieurs composantes essentielles, notamment la production d’électricité photovoltaïque, le traitement de l’eau nécessaire à l’électrolyse et l’acheminement de l’énergie entre les différents sites. La viabilité économique du projet dépendrait donc de la maîtrise de ces coûts, ainsi que des caractéristiques techniques du corridor énergétique.
Les travaux figurent dans le volume 747 de la revue, consacré aux contributions du quatrième Forum germano-africain sur l’hydrogène vert, organisé les 24 et 25 septembre à El Jadida. Ils constituent une évaluation scientifique préliminaire et ne signifient pas qu’une décision d’investissement a été prise.
Aïn Bni Mathar, un site disposant déjà d’infrastructures énergétiques
Le choix d’Aïn Bni Mathar s’inscrit dans un territoire qui possède déjà une expérience dans la production d’électricité à partir de plusieurs sources d’énergie.
La localité abrite une centrale électrique inaugurée en mai 2010, dont la puissance totale atteint 472 mégawatts. Selon la Banque africaine de développement, cette installation fonctionne selon une technologie à cycle combiné associant le solaire, le gaz et la vapeur. Elle comprend une composante solaire thermodynamique de 20 mégawatts, distincte de la technologie photovoltaïque retenue dans l’étude consacrée à l’hydrogène vert.
La centrale est également reliée au gazoduc Maghreb-Europe, dont l’exploitation a été interrompue par l’Algérie en octobre 2021. En juillet 2022, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) et l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) ont remis en service cette infrastructure pour acheminer du gaz naturel liquéfié acheté sur les marchés internationaux, regazéifié dans des terminaux espagnols, puis transporté en flux inversé.
Cette expérience énergétique et la présence d’infrastructures existantes constituent des éléments de contexte importants pour l’analyse d’un éventuel corridor de production d’hydrogène vert. Elles ne préjugent toutefois pas de la faisabilité technique ou de la rentabilité du nouveau modèle proposé.
Nador West Med, un débouché industriel et portuaire stratégique
À l’autre extrémité du corridor envisagé se trouve Nador West Med, un complexe portuaire conçu pour accueillir des activités maritimes, industrielles, logistiques et énergétiques.
La société publique chargée de son aménagement et de sa gestion prévoit le développement de zones industrielles, logistiques et de services à proximité du port. Le projet s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer les infrastructures du Maroc et à attirer de nouveaux investissements industriels.
Le complexe représente un investissement public et privé annoncé à hauteur de 51 milliards de dirhams. Sa première phase doit permettre de traiter jusqu’à cinq millions de conteneurs et 35 millions de tonnes de vrac liquide et solide par an, selon les capacités présentées dans le projet. La mise en service était annoncée pour le quatrième trimestre 2026.
Le volet énergétique prévoit également l’installation du premier terminal méthanier du Royaume, doté d’une capacité annoncée de cinq milliards de mètres cubes par an. Le projet prévoit une connexion au gazoduc Maghreb-Europe, puis un prolongement vers les zones industrielles de Kénitra et de Mohammedia.
Toutefois, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable a suspendu, le 3 février, l’appel d’offres relatif à la première phase de ce projet gazier, estimée à un milliard de dollars, soit environ neuf milliards de dirhams. Cette décision a été justifiée par la prise en compte de nouveaux paramètres et hypothèses.
La coexistence de projets portuaires, industriels et énergétiques à Nador West Med pourrait offrir un environnement favorable à l’étude de nouvelles filières énergétiques. La concrétisation d’un corridor d’hydrogène vert nécessiterait néanmoins des évaluations complémentaires sur les infrastructures, les coûts de transport et les débouchés commerciaux.
L’Offre Maroc privilégie actuellement les régions du Sud
Le corridor envisagé entre Aïn Bni Mathar et Nador West Med s’inscrit dans un contexte où les premiers grands projets retenus dans le cadre de l’Offre Maroc pour l’hydrogène vert sont principalement concentrés dans les régions du Sud.
Lancée par une circulaire gouvernementale le 11 mars 2024, cette initiative vise à attirer les investisseurs dans la production d’hydrogène vert et ses dérivés, notamment l’ammoniac, les carburants industriels et l’acier vert.
Le 6 mars 2025, le comité de pilotage de l’initiative a sélectionné cinq investisseurs pour six projets, représentant un investissement annoncé de 319 milliards de dirhams dans les trois régions du Sud. Les projets doivent mobiliser d’importantes superficies foncières, de l’ordre de 30 000 hectares chacune selon les informations rapportées.
Parmi les investisseurs retenus figurent le consortium ORNX, composé de l’américain Ortus, de l’espagnol Acciona et de l’allemand Nordex, ainsi que le groupe marocain Nareva et le saoudien ACWA Power.
Ces projets viennent compléter deux accords conclus en octobre 2024 à Rabat, lors de la visite d’État du président français Emmanuel Macron, avec TotalEnergies d’une part, et entre le groupe OCP et Engie d’autre part.
L’étude consacrée à l’Oriental ouvre ainsi une piste de réflexion supplémentaire sur la localisation des futures infrastructures de production d’hydrogène vert au Maroc. Elle ne signifie toutefois pas que la région a été retenue pour un projet industriel dans le cadre de l’Offre Maroc.
La disponibilité de l’eau, un enjeu majeur pour l’hydrogène vert
Au-delà de la production d’électricité renouvelable, la disponibilité de l’eau constitue l’un des principaux défis techniques et économiques de la production d’hydrogène vert.
L’électrolyse nécessite une eau répondant à des critères de pureté élevés afin de préserver les équipements et d’assurer le bon fonctionnement des électrolyseurs. Dans un pays confronté au stress hydrique, le recours à l’eau de mer et aux technologies de dessalement représente donc un enjeu déterminant pour les projets implantés à proximité du littoral.
Une étude publiée en septembre dans la revue Renewable and Sustainable Energy Reviews examine notamment le recours à l’osmose inverse, suivie d’une électrodésionisation, afin d’obtenir une eau adaptée aux exigences des électrolyseurs. Ces travaux portent sur un autre site marocain et reposent sur des hypothèses techniques et financières propres à cette étude.
Pour le corridor envisagé entre Aïn Bni Mathar et Nador West Med, l’intégration de l’eau de mer dans le modèle suppose d’évaluer les besoins en dessalement, la consommation énergétique du traitement, les infrastructures de transport et les éventuels impacts environnementaux.
La faisabilité de la filière dépendra ainsi de l’équilibre entre le coût de l’électricité renouvelable, celui du traitement de l’eau et les dépenses nécessaires à l’acheminement de l’énergie ou de l’hydrogène entre les sites.
À ce stade, l’étude fournit une base scientifique pour examiner le potentiel d’une filière d’hydrogène vert dans le nord-est du Maroc. Le passage à une phase industrielle nécessitera cependant des études techniques et financières approfondies, ainsi que des décisions d’investissement et la mise en place des infrastructures nécessaires.
